Manifeste

Le début du XXIe siècle se démarque par une accélération des destructions environnementales du monde. La déforestation, la perte de biodiversité, le réchauffement climatique et les pollutions durables de l’ensemble des écosystèmes, l’exploitation capitaliste des ressources fossiles, la marchandisation inacceptable des animaux d’élevage tout autant que la persistance d’inégalités et d’injustices entre pays du Nord et pays du Sud et entre les différents segments des sociétés à l’intérieur des pays imposent aujourd’hui de repenser collectivement nos manières de vivre ensemble et d’habiter la Terre.

Faire face à ce siècle comporte une double difficulté. Au niveau politique, nous savons que tout le monde ne contribue pas à ces violences et destructions de la même manière, et que tout le monde n’en subit pas les mêmes conséquences. Si nous sommes tous dans le même bateau, nous n’y sommes pas dans les mêmes conditions, ne recevons pas la même attention, ni n’avons les mêmes capacités pour s’y confronter. Au contraire, loin d’un effet égalisateur, les nombreuses destructions environnementales et catastrophes renforcent les inégalités, exacerbent les relations de dominations entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, accroissent les profits de multinationales qui défient toute justice, et cantonnent une fois de plus les damné·es de la Terre à l’ombre du monde. Au niveau académique et théorique, au niveau des sources et des voix qui proposent des pistes face à cette crise multiforme, force est de constater l’absence d’un ensemble de groupes et de personnes autour d’une commune table du monde. En occident, la pensée environnementale s’est développée, par ses concepts et par la composition sociologique de ses arènes, sur l’exclusion d’une partie des peuples de la Terre. Au sein de pays pluriethniques, composés de plusieurs cultures, religions et histoires, les personnes minorisées racialement, les pauvres, et peuples autochtones restent marginalisés dans les discours environnementalistes ou simplement perçus à travers le prisme de l’exotisme et non, par exemple, celui de la justice.

L’Observatoire Terre-Monde : centre d’étude des écologies politiques des Outre-mer et proches Régions est une réponse à cette double difficulté. Il a vocation à créer des espaces de rencontres internationales et transdisciplinaires mêlant universitaires de toutes disciplines et différent·es acteur·rices de la société ; et qu’ainsi les voix issues de territoires généralement absents des scènes de pensée de la crise écologique puissent résonner en polyphonie. Se rencontrer, échanger, rechercher et produire de la connaissance afin de faire face à ce monde parsemé de violences environnementales et sociopolitiques ; et de repenser nos manières d’habiter la Terre et de faire monde face à la crise écologique globale, telle est notre raison d’être.

Tenant compte de ces inégalités à partir du contexte français dans lequel nous nous situons, nous souhaitons contribuer à cette tâche mondiale de repenser collectivement nos manières de vivre ensemble et d’habiter la Terre à partir des Outre-mer français et de leurs proches régions. Ceux-ci comprennent à ce jour treize territoires répartis au sein de trois océans : la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Saint-Pierre et Miquelon, La Réunion, Mayotte, les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), La Polynésie, Wallis et Futuna, La Nouvelle-Calédonie et Clipperton. Si la France est reconnue pour ses prises de positions en faveur de la préservation de l’environnement, notamment à travers la COP21, les Outre-mer français restent cantonnés à une zone d’ombre dans l’imaginaire politique de la France, y compris dans ses engagements écologistes. Les réalités socioéconomiques, les histoires politiques et les différents enjeux écologiques de ces territoires répartis sur trois océans sont méconnus en France hexagonale et hors de la France. Tant le contenu écologique de ces territoires que les multiples luttes politiques, innovations technologiques, pratiques vernaculaires et philosophies de l’environnement sont occultées. Il va alors de soi pour une majorité que l’histoire politique gouvernementale et non gouvernementale de l’engagement de la France face aux multiples facettes de la crise écologique concerne uniquement l’espace hexagonal. En découle un sous-investissement cognitif, économique, scientifique et politique des Outre-mer, dès lors qu’il s’agit d’aborder les enjeux écologiques en France. Cela est d’autant plus paradoxal que plus de 80% de la biodiversité française est située dans les espaces ultramarins, que les Outre-mer représentent plus de 97% de la zone économique maritime de la France, et que ces territoires sont particulièrement exposés aux problèmes posés par le réchauffement climatique.

Face à cet inégal traitement, l’OTM a pour objectif de rendre visible les écologies politiques des Outre-mer et de leurs proches régions, c’est-à-dire les multiples manières par lesquelles ces sociétés, ancrées dans leurs régions respectives, se confrontent à la crise écologique multiforme. L’Observatoire a vocation à mener cinq types d’action :

  1. Développer une recherche académique internationale et interdisciplinaire sur les écologies des Outre-mer tout autant que sur leurs régions respectives (surtout dans le domaine des humanités environnementales) en prenant en compte les différentes formes de savoir et épistémologies.
  1. Fonder un centre de documentations et d’informations sur les écologies politiques des Outre-mer et leurs régions.
  1. Favoriser la connaissance de ces différents territoires et régions à travers l’éducation et la formation à tous les niveaux.
  1. Assurer une veille au sujet des enjeux écologiques pressants.
  1. Défendre les socio-écosystèmes des Outre-mer et de leurs proches régions (y compris leurs habitant·es humain·es et non humain·es) à travers des activités de plaidoyers et de recherche-action.

Ces différentes actions permettront de se confronter consciemment aux réalités des crises écologiques à toutes les échelles au niveau global, en France et ailleurs et de proposer des réponses et pistes d’actions concrètes et interculturelles. Celles-ci favoriseront l’implication d’une plus grande diversité de personnes dans la discussion des enjeux écologiques en portant à connaissance la pluralité des socio-écosystèmes, les histoires sociopolitiques, les démarches et solutions innovantes et les modes de pensée à l’œuvre dans des territoires ultramarins et leurs proches régions répartis sur trois océans.